Le burn-out n’est pas toujours spectaculaire
Le burn-out n'arrive pas du jour au lendemain
Il arrive après des mois, parfois des années, où l’on a tenté de trouver une explication à chaque signal.
Un soir, j’ai consulté un médecin après plusieurs semaines de vertiges, un mauvais sommeil qui s’installait, une mémoire qui me faisait défaut depuis trop longtemps et une concentration qui s’effritait de plus en plus dès que j’entrais en réunion. J’avais commencé à prendre peur après plusieurs black-out. Je suis repartie avec une ordonnance d’anxiolytiques (que je n’ai pas acheté), un arrêt de trois jours, et cette phrase : me reposer davantage ne changerait rien, c’était de l’anxiété. Ce n’était pas de l’anxiété. C’était un effondrement neurologique après des mois, parfois des années, de surcharge accumulée. Et c’est ma coach qui l’a identifié – pas moi, je refusais de m’y résoudre – et certainement pas l’étiquette posée ce soir-là dans ce cabinet. Des amis proches, ayant traversé le même parcours, m’ont confortée dans cette identification. Car oui, quand on baisse les armes, le syndrome de l’imposteur n’est jamais loin : suis-je seulement légitime à dire que je ne vais pas bien ?
Je raconte cela pour une seule raison : trouver des justifications aux signaux du corps et les minimiser a des conséquences directes. Regarder les maux plutôt que l’origine du problème referme la question au lieu de l’ouvrir. Et pendant ce temps-là, la surcharge continue, tranquillement, de faire son travail de sape. Le corps ne ment jamais.
Quand ne pas s'écouter devient la norme
Dans mon travail avec des dirigeants et des cadres, j’entends régulièrement la même phrase : « Je suis sous pression, mais ça va. » Et quand on prend le temps de dérouler le fil, il y a presque toujours eu un premier épisode quelque part dans les années ou les mois précédents. Le cœur qui s’emballe au point d’appeler les pompiers. Un malaise en pleine rue. Des larmes le matin avant de partir au travail. Mais la volonté a pris le dessus, on a trouvé une explication, et on a continué.
Le problème, c’est que le corps se fiche de notre volonté de tenir. Il comptabilise silencieusement la fatigue non récupérée, les tensions qui s’accumulent semaine après semaine, les journées où l’on n’a eu le temps ni de manger correctement ni de souffler entre deux réunions. Et à un moment, sans prévenir, il présente la facture.
Ce qui rend l’épuisement professionnel – ou personnel – si difficile à voir, c’est que ses signaux, pris isolément, n’ont rien de spectaculaire. Se réveiller déjà essoufflé avant même d’avoir commencé la journée ? On l’attribue au rythme de vie. Ne plus réussir à lire deux pages d’un livre sans tomber de fatigue ou perdre le fil ? C’est une journée trop intense, les écrans, le surmenage passager. Des douleurs diffuses qui s’installent dans les jambes, le ventre, la poitrine, le dos ? On consulte, on écarte le pire, on s’offre peut-être une séance de kiné ou d’ostéo si vraiment on veut prendre le sujet au sérieux, et on repart soulagé sans regarder ce que l’ensemble dit. Perdre sa concentration en réunion, oublier des rendez-vous importants, ressentir une forme de brouillard mental permanent ? On parle de tunnel, de démotivation, parfois de dépression. Rarement d’épuisement neurologique.
La recherche sur le stress chronique montre pourtant qu’une exposition prolongée au cortisol peut entraîner la rétraction des neurones de l’hippocampe, altérant la mémoire et les capacités cognitives. Le cortex préfrontal, siège des fonctions exécutives (prise de décision et planification), et l’amygdale, impliquée dans la régulation émotionnelle, sont également affectés.
Ce que l’on vit alors n’est pas un manque de motivation ou un caprice. C’est un cerveau en état de surcharge prolongée qui commence à dysfonctionner, et qui envoie des signaux que l’on s’emploie, avec une efficacité remarquable, à ne pas écouter.
Quand la surcharge devient la norme
Il y a quelque chose de particulièrement difficile à percevoir chez les personnes qui fonctionnent depuis longtemps sous pression : elles ont intégré la surcharge comme état normal, non pas parce qu’elles manquent de lucidité, mais parce que leur environnement le leur confirme en permanence. Dans beaucoup de milieux professionnels, être débordé est encore vécu comme un signe de valeur. Celui qui dit « je suis sous l’eau » est pris au sérieux.
Celui qui dit « je fais mon travail en temps et en heure et je n’ai aucune envie d’être en surcharge permanente » passe, lui, pour quelqu’un qui ne s’implique pas assez. Cette inversion est profondément toxique, et elle rend le recalibrage d’autant plus difficile.
S’ajoute à cela le fait qu’on ne se compare plus à ce qu’on était avant, parce qu’on a oublié ce que ça faisait. On se compare à son environnement immédiat, lui-même épuisé (bonjour les biais de confirmation !), et à comment on a fonctionné ces dernières années, qui étaient déjà des années de surcharge. L’étalon de mesure est faussé depuis trop longtemps pour que l’on puisse encore évaluer son propre état avec fiabilité. L’angle mort se creuse, et c’est précisément pourquoi comprendre ce qui nous a conduit là est aussi important que de récupérer. Sans ce travail, les mêmes schémas se reconstituent silencieusement.
Le coût est toujours plus élevé qu'on ne le croit
On entend parfois que le burn-out est « à la mode », comme si le fait de le nommer partout suffisait à relativiser ce qu’il représente réellement. Ce que cette formule commode occulte, c’est la réalité concrète de la récupération : des arrêts longs, une reconstruction qui peut s’étaler sur un à deux ans, et des capacités cognitives qui ne reviennent pas toujours intactes.
Pour la personne concernée par un arrêt prolongé, le temps perdu ne se récupère pas.
Et le coût de la reconstruction est le plus souvent à la charge de la personne elle-même : psychologues, ostéopathes, médecins spécialisés non conventionnés, bilans en tous genres, pratiques alternatives de soin. Sans parler de l’impact social, difficile à mesurer mais bien réel, et qui peut s’avérer profondément douloureux.
Mieux vaut se questionner dans le vide et réaliser qu’on allait bien, que comprendre trop tard que les signaux étaient là depuis des mois et que personne, à commencer par soi-même, ne les a pris au sérieux. Le corps ne présente jamais une facture sans avoir envoyé des acomptes. La question n’est pas de savoir si les signaux existent. C’est de décider à quel moment on choisit de les regarder en face.
Sources :
https://www.frcneurodon.org/comprendre-le-cerveau/a-la-decouverte-du-cerveau/le-stress/
https://institutducerveau.org/lexique/cortisol